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Situé à 22 kilomètres d’Ahépé, dans la préfecture de Yoto, le village de YotoKopé est victime du phénomène d’accaparement des terres. Jadis « zone de chasse » car prévue pour être une forêt classée sur décision des autorités en 1990, le village de Yotokopé (Tové) dont le territoire couvre une superficie de 18 000 hectares, est devenu finalement, une terre habitée et cultivable. Depuis 1983, ceux qui s’y sont installés en ont fait des exploitations agricoles (palmiers à huile, tecks, vivriers) très florissantes et économiquement viables pour les populations qui ont mis en place des infrastructures scolaires et sanitaires.
« Nos parents ont occupé ces espaces sur consigne des autorités qui les ont légués aux fils de la localité à des fins agricoles, une manière de résorber le chômage des jeunes dans cette zone. Après la mort de nos parents, il est tout à fait normal que nous les enfants nous continuions leurs œuvres et c’est ce que nous faisons à travers des groupements agricoles. Aujourd’hui quand vous arrivez à Yotokopé, vous trouverez des exploitations agricoles très florissantes », précise le responsable d’un des groupements agricoles, qui a hérité de son feu père quelques hectares de terres qu’il met en valeur avec d’autres membres de sa collectivité.
La population de Yotokopé s’était installée sur les lieux bien avant les années 60 et vivait dans la quiétude quand un beau matin de novembre 2008, un monsieur originaire du Bénin, surgit et se fait passer pour le propriétaire de tout le domaine de Yotokopé d’une superficie de 4090 hectares. Ce monsieur circulait de champ en champ obligeant les populations à partager avec lui les fruits de leurs récoltes, leur bétail faisant valoir ses droits de propriétaire et blessant à l’aide de flèches et intimidant les populations qui osaient aller à l’encontre de ses décisions.
Face aux menaces des paysans organisés en rang de bataille pour brûler les équipements topographiques et l’arrêter, il a pris la fuite mais a entrepris des travaux de traçage de voies, des travaux qui ont provoqué la destruction de plusieurs champs de tecks et une quantité importante de palmiers à huile.
Après une période de léthargie et sur instruction du tribunal de première instance de Tabligbo, le Sieur en question, a arrêté les travaux et est retourné chez lui au Bénin. Mais il reviendra quelques mois plus tard pour détruire une trentaine de pieds de teck appartenant à Togbui Sossou ASSIGNON III, actuel chef de canton d’Ahépé et une bonne partie de la plantation de l’archidiocèse d’Aného.
Selon les enquêtes menées auprès des populations et des autorités locales, le monsieur se réclamant propriétaire d’un domaine de 4090 hectares, aurait déjà vendu 2 000 hectares à un autre qui à son tour les a cédés à un expatrié. Ce domaine vendu correspondrait à la superficie du village de Tové composé de six quartiers et à près de 4 000 habitants. Un domaine, qui, après vérification, appartient géographiquement à la préfecture de Yoto. Où iront les populations de Yotokopé (Tové) si la raison du plus fort venait à triompher ? Que vont devenir les 4 000 habitants de ce village qui ont investi depuis des années de leur énergie et force de travail pour que ces terres soient ce qu’elles sont aujourd’hui ?
Que sont devenues alors la loi N°60 – 26 du 05 août 1960 complétée par celle N° 61- 02 du 11 janvier 1961 relatives à la propriété foncière du citoyen togolais qui protège le foncier togolais et oblige tout étranger voulant devenir propriétaire terrien à avoir l’autorisation du Président de la république avant tout achat.
La situation de Yotokopé repose le problème de l’accaparement des terres chez nous au Togo et dans plusieurs autres pays africains. Dans bon nombre de localités au Togo et ailleurs sur le Continent, des milliers d’hectares de terres cultivables sont bradées ou baillées à des Etats tels l’Arabie Saoudite, la Chine, l’Inde, etc, à des multinationales comme Godman Sachs, Morgan Stanley et louis Dreyfus et parfois même à des opérateurs économiques privés nationaux. Ces terres servent, dans 37% des cas à produire des biens alimentaires destinés aux pays acquéreurs et pour 35% à la production de bio carburant. Les pays africains comme le Bénin, le Ghana, le Mali, le Sénégal, le Rwanda, la Tanzanie, la RDC et le Congo, etc, sont déjà victimes de ce phénomène d’accaparement. La plupart du temps, ces multinationales opèrent dans un environnement où la terre agricole et fertile est disponible et la gouvernance foncière, médiocre.
Selon un rapport de la Banque Mondiale, l’Afrique est particulièrement ciblée pour l’accaparement des terres d’autant plus qu’environ 201 millions des 445 millions d’hectares de terres convenables à l’agriculture dans le monde, se trouvent en Afrique. Ces terres pour la plupart, sont destinées à des transactions industrielles. Ainsi, de 2008 à 2009, on a constaté une augmentation moyenne annuelle de 4 millions d’hectares de terres agricoles à 45 millions d’hectares de terre.
Ces transferts massifs de terres des communautés locales portent un coup à l’agriculture familiale dont dépend la production vivrière nationale et menace gravement la souveraineté alimentaire de nombreux pays en développement et particulièrement en Afrique. De plus, l’accaparement des terres entraîne des perturbations de la vie sociale, économique et culturelle des populations concernées. De ce fait, les paysans et paysannes, petits producteurs dessaisis de leurs terres, entrent de facto dans une situation de précarité qui conduirait bon nombre d’entre eux à l’exode rural. Ceux qui choisiront de rester sur leurs terroirs, courent le risque de devenir des ouvriers agricoles sur leurs propres terres ou de sombrer dans l’indigence.
Des ONG dont INADES-Formation Togo, à travers la Coalition pour la Protection du Patrimoine Génétique Africain (COPAGEN), fait un travail d’information et de plaidoyer auprès des autorités pour arrêter ce phénomène d’accaparement des terres. A cet effet, la coalition a sorti une déclaration intitulée « touche pas à ma terre, c’est ma vie » lors de son forum régional tenu à Ouagadougou au Burkina Faso, du 22 au 25 décembre 2010. Par ailleurs, lors de son Assemblée Générale tenue à Abidjan du 22 au 25 novembre 2009, le réseau INADES-Formation, avait pris position sur ce phénomène et publié à cet effet une déclaration dans laquelle elle réaffirme son engagement à défendre la cause des paysans et paysannes et interpelle les dirigeant à qui, elle demande de prendre ce phénomène au sérieux pour éviter des explosions sociales. A leur tour, les paysans et paysanne du village de Yotokopé lance un appel aux autorités afin « qu’elles prennent des mesures idoines pour protéger leur patrimoine qu’est la terre et qui leur permet de nourrir leur famille et les populations. »
Au regard de l’accroissement de la population africaine en général et togolaise en particulier, majoritairement jeune, il est probable que les générations futures acceptent mal cette situation.
L’Etat togolais est interpelé face à cette situation qui, peu ou prou, engendrerait des conflits sociaux durables et même des guerres civiles.
Rita Gbodui